Soupe paysanne, une traversée des luttes
Avec les élèves de 1ère Bac technologique Sciences et Technologies de l’Agronomie et du Vivant (STAV), option Production du lycée agricole Charlemagne de Carcassonne
Le contexte
Au lycée Charlemagne, comme dans tout lycée agricole on se préoccupe tout particulièrement des questions d’alimentation.
Que l’approche soit scientifique, technique ou artistique, elle est toujours culturelle et permet de parcourir temps et espaces, du plus proche au lointain.
Point de jonction entre les mondes, de la pensée magique à la pensée diététique, l’alimentation est si pleinement nécessaire, que l’on en oublie les modes de production, leurs causes, leurs effets et les bouleversements qui mènent jusqu’à nos assiettes.
Les luttes paysannes qui ont traversé les modes de production de la fin des années 60 à nos jours ont été le prétexte pour les élèves de 1ère STAV Production de comprendre quelques-uns des enjeux qui traversent l’assouvissement des besoins primaires.
Les enjeux
Parce que l’alimentation n’est pas un jardin d’Éden et le sera de moins en moins malgré l’abondance dont notre hémisphère bénéficie, nous nous sommes intéressés aux luttes qui ont traversé notre territoire.
Imaginer et comprendre ce qui a nourri un espace géographique, physiquement et symboliquement, et quelle est la charge imaginaire qui habite les producteurs d’aujourd’hui a tracé notre terrain de jeu.
Le dispositif : Aux abords d’un théâtre documenté
Articulé autour de six séances de pluridisciplinarité, de sorties et de quatre jours de création, l’exploration est passée d’une enquête de terrain à la restitution publique en saynètes interprétées par les élèves au coeur même de la veillée spectacle, création originale 2023 du groupe ToNne, « Soupe paysanne ».
Pour délimiter le sujet et l’adapter à notre environnement, le département de l’Aude, nous avons dégagé huit axes d’enquête fondés sur des luttes ayant encore des traces dans le département : les luttes viticoles de 1907 et 1976, les mouvements coopératif et occitan, le déclassement du secteur de Lapiège, l’aménagement de zones logistiques, la construction d’un golf et bien évidemment la prise en compte du changement climatique.
Après une recherche théorique au centre de documentation du lycée, mais aussi à l’ethnopôle de Carcassonne (le Garae), qui possède un fond sur le monde paysan, les élèves ont aiguisé leur curiosité d’anthropologue autour de quelques questions.
Éleveurs, viticulteurs, chanteurs, ont partagé leur traversée personnelle des luttes, leur vision des combats menés et à venir.
Le dialogue
Forts des matériaux collectés, les élèves ont partagé leurs nouveaux savoirs avec la compagnie décrivant au plus près ce qu’ils avaient récolté.
Les comédiens questionnent à leur tour et font raisonner avec leur propre travail de recherche menée sur la même thématique mais dans la Drôme, territoire source de leur spectacle.
On voit des ressemblances, on découvre d’autres mondes et on improvise sur les thèmes en manipulant les idées, les gestes, la voix.
Certains jouent déjà à saute mouton entre les scènes tandis que d’autres plus timides, hésitent à partager. Puis leur voix s’échauffe, leurs yeux brillent d’adrénaline et de défi à tenir. Certains s’éclipsent.
On se rend compte de certaines imprécisions, de décalages entre ce que l’on interprète et les faits collectés : on vérifie, on réalimente au plus juste des appétits.
Ce « on » n’est pas impersonnel, il désigne un collectif en train de grandir, et nous nous amusons à des jeux de théâtre et de plateau.
La veillée
Le dialogue installé, la soirée se dessine.
C’est une cinquantaine de spectateurs de tous horizons, parents, citoyens, élèves, qui partageront cette veillée.
Un légume pour billet d’entrée, on lave, épluche, coupe, discute autour de grandes tables.
On cuit la soupe et focus sur une climatologue qui évoque la résistance des cépages anciens ou futurs, tandis qu’une militante annonce à ce vieux paysan l’implantation d’un complexe de golf auprès de la source du pays.
Puis un historien invité sur Tv Charlemagne décortique les luttes de 1907, quand cette grand-mère avec son petit-fils partage autour de la cuisson de la soupe, la douleur des événements de Montredon en 76…
Le temps du spectacle
Arrive ensuite la Drôme et ses paysans, un conte des années 70 où Mathurin se convertit aux phytos, le Larzac… et les histoires se font écho.
On déguste la soupe et d’un air d’accordéon on se réjouit. Alors seulement le chœur final orchestre toutes ces paroles, toutes ces luttes.
Un spectacle qui ne se montre pas, un spectacle qui se vit, modeste et convivial.
Le souv’avenir
Soyons sincère, il n’a pas été facile de gagner la confiance des élèves en leur proposant un dispositif expérimental de prime abord, abstrait, et bien loin des bancs d’école.
Comment considérer la parole comme un matériau, comment penser le corps comme une parole ? Comment respecter ce qui a été dit tout en l’interprétant, construire la loyauté vis à vis de ce qui nous été confié tout en développant une conscience critique et autonome ?
Comment faire de la donnée, un savoir, une connaissance, un vécu ?
C’est ce qu’aura permis ce travail durant tout un automne de maturation doublé d’une approche pluridisciplinaire, pratique et théorique.
La construction d’un espace-temps, privilégié, a permis à la fin du projet de partager en trois actes, huit tableaux et une quinzaine de témoignages, l’ensemble du travail fourni.
Sans oublier l’accompagnement et la qualité artistique d’une compagnie qui cultive l’intervention dans des espaces insolites, riche du public qui l’accompagne, curieuse des citoyens qui habitent la création avec elle.
Du passé au futur, le spectacle reste ce moment suspendu où tout est possible pour entendre, écouter, voir et sentir les fils que nous tissons, ensemble.
Remerciements
Aux élèves qui, malgré leur peur, leur curiosité pour les objets plus que pour les pensées, ont donné de leur énergie pour dé-consommer et produire.
Aux collègues qui ont fait corps pour que le projet s’inscrive dans une démarche pédagogique collective.
Aux acteurs du territoire viticulteurs, éleveurs, paysans, anthropologues, citoyens, parents pour leur parole et leur écoute.
A la direction de l’établissement pour sa confiance.
A l’enseignement agricole qui ouvre tout grand la porte aux artistes,
Et aux artistes qui ont le courage d’effacer les frontières.
En savoir +
Le groupe ToNne : groupe-tonne.com
La soupe Paysanne : https://www.groupe-tonne.com/unesoupepaysanne
Partenaires et soutiens financiers
Conseil régional Occitanie, dispositif Occit’avenir
+ d’infos
Vanessa Prémel, enseignante en Education Socioculturelle lycée agricole de Carcassonne, conception et coordination pédagogique du projet, vanessa.premel@educagri.fr